Des singes enterrés avec des colliers, des coquillages irisés et même… des chatons et un porcelet déposés comme “animaux” du singe. Non, c’est pas un scénario de série. C’est ce que des archéologues viennent de documenter à Bérénice, un port antique sur la mer Rouge, dans une étude publiée dans le Journal of Roman Archaeology. Et le détail qui pique la curiosité, c’est pas juste l’exotisme: c’est la tendresse – et le statut – que certains Romains semblaient accorder à ces primates.
On savait déjà que l’Empire romain faisait circuler des bêtes venues de loin: pour les ménageries, les spectacles, les cadeaux diplomatiques, le prestige privé. Mais là, on parle de sépultures d’animaux clairement traités comme des compagnons. Pas comme de la déco vivante. Pas comme un trophée. Des compagnons, avec des objets, des soins, et une place à part dans la mort.
Le truc, c’est que cette histoire bouscule une image un peu simpliste: “les riches Romains avaient des animaux exotiques pour frimer”. Oui, il y avait de ça. Mais les os, les tombes et les petits objets retrouvés racontent une relation plus intime, parfois carrément affective. Et ça, jusqu’ici, on l’avait surtout deviné sans pouvoir le prouver proprement.
Bérénice, le port romain qui faisait venir l’Afrique
Bérénice (Berenike), c’est pas Rome, c’est pas Pompéi, c’est pas une villa de carte postale. C’est un port stratégique, planté sur la côte égyptienne de la mer Rouge, au carrefour des routes commerciales entre Méditerranée, Afrique et Océan Indien. Un endroit où les marchandises passaient, où les gens transitaient, où les animaux pouvaient débarquer vivants – du coup, un terrain parfait pour comprendre comment l’exotique entrait dans le quotidien romain.
Quand on parle de “Romains” ici, il faut entendre l’Empire et ses réseaux. Les militaires, les marchands, les administrateurs, les familles qui vivaient dans ces zones connectées. Bérénice, c’était une porte. Et une porte, ça laisse entrer des épices, des tissus, des perles… mais aussi des bêtes. Certaines destinées aux jeux, d’autres aux collections privées, d’autres encore à la vie domestique.
Ce que les chercheurs mettent en avant, c’est que les singes retrouvés ne sont pas juste “présents” sur le site. Ils sont enterrés dans un contexte qui ressemble à celui de chats et de chiens considérés comme des animaux de compagnie. Ça change le ton. On n’est pas dans le rebut, pas dans la carcasse jetée après usage. On est dans la tombe.
Et à Bérénice, les tombes d’animaux ne sont pas un détail folklorique. Elles donnent un accès direct à des gestes: choisir un endroit, préparer un dépôt, ajouter un objet, marquer un statut. Les humains mentent, les inscriptions flattent, les récits arrangent. Une sépulture, elle, raconte ce que tu fais quand plus personne ne te regarde.
Résultat: ce port, souvent vu comme un simple point logistique, devient une fenêtre sur l’intime. Sur ce que des gens aisés – ou au moins capables de se payer l’impensable – faisaient de leur argent et de leur attachement. Pas seulement acheter un animal rare. Le garder. Le nourrir. Le perdre. Et lui offrir une fin digne.
Des macaques de Barbarie comme animaux de compagnie, pas comme curiosités
L’étude rappelle un fait déjà connu mais rarement détaillé avec ce niveau de précision: des Romains riches gardaient des singes. Pas n’importe lesquels. Les squelettes indiquent des espèces venues d’Afrique, très souvent des macaques de Barbarie (Barbary macaques). Ça implique capture, transport, maintenance, et tout ce qui va avec: stress de l’animal, risques sanitaires, besoin de soins, alimentation adaptée. Rien d’un achat impulsif.
Le macaque de Barbarie, c’est pas un animal “docile” au sens où on l’entend pour un chien. C’est vif, social, parfois agressif, ça mord, ça grimpe, ça s’ennuie vite. Donc si tu en gardes un près de toi, tu dois organiser ton espace, accepter les contraintes, et probablement l’attacher à certains moments. Ce détail compte, parce qu’on retrouve justement des colliers de contrainte dans les dépôts funéraires.
Et là, tu vois le paradoxe romain: affection et contrôle. Comme aujourd’hui avec certains animaux exotiques, tu peux aimer très fort un animal… tout en le tenant en laisse parce que sinon, c’est le chaos. Les colliers ne prouvent pas la maltraitance, ils prouvent surtout une cohabitation. Une cohabitation pas simple, qui demande des outils. Mais le fait que ces colliers se retrouvent dans la tombe suggère aussi un marqueur: “c’était son collier”, donc “c’était lui”.
Les auteurs insistent sur un point: ces primates semblent bénéficier d’un statut spécial parmi les animaux enterrés aux côtés des humains, avec surtout des chats et quelques chiens. Autrement dit, on est dans un registre familier. Le singe n’est pas juste l’invité bizarre du salon. Il est intégré à une catégorie de compagnons, avec une reconnaissance symbolique.
Et puis il y a l’idée du prestige, évidemment. Posséder un animal venu d’Afrique, c’est montrer que tu as accès aux routes commerciales, à des réseaux, à de l’argent. Mais la tombe te dit autre chose: tu peux frimer vivant, tu n’enterres pas forcément avec des offrandes quand l’animal meurt. Là, si. Donc le prestige n’explique pas tout. Il y a un lien, un attachement, ou au minimum une mise en scène de l’attachement.
Colliers, coquillages et “friandises”: les cadeaux qui changent la lecture
Le passage le plus frappant de l’étude, c’est la liste des objets associés aux sépultures: colliers de contrainte, marqueurs de statut comme des coquilles iridescentes, et des “délices” alimentaires. Ça ressemble à un kit funéraire miniature, pensé pour signaler que l’animal comptait. Pas juste “on l’a mis là parce que ça traînait”.
Les coquillages iridescents, par exemple, c’est typiquement le genre de petite chose qui sert à dire: “regarde, c’est précieux”. Même si la valeur exacte varie, le geste est lisible. Tu ne balances pas ça au hasard dans une fosse. Tu le poses. Tu l’associes à l’animal. Tu fabriques un récit: cet animal avait un rang, une place, une attention particulière.
Il y a aussi la question de la nourriture. Les “food delicacies” mentionnées par les chercheurs sont un indice important parce qu’elles renvoient aux pratiques humaines: offrir à manger, faire un dépôt, accompagner le mort. Dans beaucoup de cultures, l’offrande alimentaire, c’est un marqueur de soin et de rituel. Là, ce rituel s’applique à un singe. Ça ne veut pas dire que tout le monde faisait ça, ni que c’était la norme romaine. Ça veut dire que certains le faisaient, et qu’on a enfin des preuves matérielles pour le dire sans broder.
Le truc c’est que ces objets obligent à sortir du cliché “animal exotique = caprice”. Un caprice ne reçoit pas forcément des marqueurs funéraires. Un compagnon, oui. Et même si on imagine une part de mise en scène sociale – “regarde comme je suis quelqu’un de raffiné” – ça reste une mise en scène qui passe par la tendresse, pas par la domination pure.
Autre lecture possible: ces dépôts sont aussi une manière de gérer l’étrangeté. Un singe, c’est proche de l’humain, ça imite, ça regarde, ça manipule. Ça peut fasciner et déranger. Lui donner des objets, le “traiter” comme un quasi-membre du foyer, c’est peut-être une façon de le remettre à sa place symbolique: pas humain, mais pas simple bête non plus.
Dans tous les cas, ces cadeaux racontent une économie de l’attention. Quelqu’un a pris du temps. Quelqu’un a dépensé. Quelqu’un a voulu marquer. Et en archéologie, ce sont ces petits excès – ces gestes pas nécessaires – qui révèlent le mieux les sentiments et les hiérarchies.
Des chatons et un porcelet pour le singe: affection réelle ou mise en scène?
Le détail qui fait lever les sourcils, c’est celui-là: des chatons et un porcelet retrouvés comme “animaux” du singe. Les auteurs le formulent clairement: des “kittens and a piglet as the monkey’s own pets”. Dit comme ça, on visualise tout de suite la scène, et c’est presque trop moderne pour être vrai. Sauf que les dépôts archéologiques, eux, sont là.
Alors, qu’est-ce que ça veut dire? Première option: on a voulu représenter le singe comme un être social, avec ses propres compagnons. Un peu comme tu offrirais un jouet à un enfant, ou tu enterrerais un animal avec ce qui a compté pour lui. Sauf que là, ce ne sont pas des jouets, ce sont des animaux. Ça suggère une observation: le singe vivait peut-être avec des chatons, il interagissait avec eux, il en était proche. Ou en tout cas, les humains ont choisi de le raconter comme ça.
Deuxième option: c’est une démonstration de richesse et de contrôle sur le vivant. Tu peux te payer un singe, tu peux aussi “sacrifier” (ou enterrer) d’autres bêtes pour composer une scène funéraire. Le geste serait moins affectif, plus théâtral. Une façon de dire: même mort, mon animal reste exceptionnel. Le problème, c’est qu’on n’a pas accès à l’intention pure. On lit des traces.
Troisième option, plus terre-à-terre: ces animaux ont été enterrés ensemble pour des raisons pratiques, ou parce qu’ils sont morts à peu près au même moment (maladie, accident, épisode de chaleur, manque de nourriture). Sauf que la présence d’objets et de marqueurs de statut rend l’explication “pratique” moins convaincante. Quand tu as un dépôt travaillé, tu n’es plus dans le simple débarras.
Ce qui est sûr, c’est que ça ouvre une question sur la place des animaux dans certains foyers romains aisés. Pas seulement “j’ai un animal”, mais “je compose un petit monde”. Un microcosme domestique où chats, chiens et primates cohabitent, où l’exotique devient familier. Et où la mort n’efface pas cette hiérarchie affective.
Perso, ce détail des “animaux du singe” dit surtout un truc: les Romains n’étaient pas juste des gestionnaires froids d’un empire. Ils pouvaient être absurdes, excessifs, attachés, et prêts à projeter sur un animal des rôles presque humains. Ça ne les rend pas meilleurs. Ça les rend reconnaissables.
Questions fréquentes
- Quels animaux exotiques les Romains riches gardaient-ils comme compagnons ?
- D’après une étude publiée dans le Journal of Roman Archaeology, certains Romains aisés gardaient des singes venus d’Afrique, souvent des macaques de Barbarie. Les sépultures retrouvées à Bérénice suggèrent un statut de compagnon, avec objets funéraires et marqueurs de soin, aux côtés de chats et de quelques chiens.

